Avec ce travail "Que nous reste-t-il d’eux ?", Jean-Claude Couval ouvre pour nous un champ singulier d’émotion aux confins du silence et du sacré. Ses images habitent de grands vides d’étonnement douloureux. La vision du photographe s’épanouit dans une réécriture intime des discours de gloire et de mémoire engendrés par le malaise de plusieurs générations de survivants. La maîtrise et la sobriété du langage visuel employé, l’humble ambition d’une démarche personnelle lentement mûrie imposent une relecture critique singulièrement forte de ce que la mémoire collective nous a légué.
Le plaisir esthétique invite ici à raison garder : il n’est pas de trace de la Grande Guerre qui ne soit condamnée à l’effacement et à la disparition. Avec le recours au diptyque, les paysages se chargent de leur poids de chair meurtrie, le regard des tués avive une difficile représentation des souffrances subies. Toute corrosion devient le symbole d’un tragique discret et omniprésent. Il suffit à Jean-Claude Couval d’un reste de barbelés dans un hiver neigeux, de la pâleur d’une plaque tombée…
D’une image à l’autre, le photographe construit un réseau serré de correspondances affectives et visuelles où se donne à voir l’humanité de son regard. Il y a là un trop plein de non-dits : le silence stupéfait d’un enfant de 7 ans qui découvre Verdun et Douaumont ou les horizons douloureux du col de la Chipotte, les angoisses du piéton des anciens champs de bataille surpris par le brouillard d’hiver.
Dans l’urgence d’une expérience personnelle de la mémoire, le travail photographique de Jean-Claude Couval installe le doute et pose l’énigme du consentement au sacrifice. Ce qui nous reste d’eux n’est rien d’autre que la certitude tenace de partager une humanité commune.
Françoise Noirant
Voir les photos 